CHASSEUR D'ECLIPSE EN MONGOLIE 2008


Piero Soave




J’ai retenu deux de mes photos, pour moi emblématiques, de cette véritable odyssée en Mongolie, qui nous a fait relier, sur les traces de Gengis Khan, le désert de Gobi et les montagnes dorées des Altai. La première est celle d’un panneau routier à la sortie de la ville de départ, juste avant de plonger dans le désert : sur un fond orange jaillit un tapis vert arborant une phrase de bonheur et de mirage « Les arbres, notre avenir ». Par la suite, je ne crois pas avoir croisé plus d’une dizaine d’arbres lors de la périlleuse traversée de 1700 km. Heureusement peut-être, vu que la Mitsubishi, notre camionnette de tête, devait capoter trois fois sur la plaine couleur abricot à cause de la perte d’une roue, à 250 km de distance du premier centre de secours. La deuxième image est le portrait d’un couple mongol, assis au bord du lac noir à 2400 m près de la frontière sino-russe, après avoir assisté à l’éclipse. Ils se sont contentés de jeter un coup d’oeil sur le moniteur de l’appareil, mais sur la photo ils exhibent un port majestueux et des vêtements à teintes fortes, rouge pour elle, bleu pour lui, comme s’ils devaient être immortalisés par un grand peintre. Il y a un fil d’espoir entre les deux images qui les insère dans le grand puzzle qui est devenu l’histoire d’un pays, jadis convoité par des nomades et aventuriers, et aujourd’hui hanté par des rescapés de la modernité, qui toutefois se sont fait rattraper par les tentacules du village global à l’échelle planétaire (p.ex. paraboles et panneaux solaires, à côté des centaines de yourtes qui parsèment l’immense Mongolie inhabitée).

Hanté par le spectre de nuages baroques qui menaçaient d’être les seules taches solaires visibles au moment de l’éclipse, un groupe opiniâtre d’astrophiles du centre nord d’Italie (exception faite de Massimo, le secrétaire napolitain de l'UAI), remettait toutes leurs chances de parvenir au bout de leurs tribulations aux mains d’un drôle de guide italien, Ippolito Marmai. Peu convaincu lui-même que le convoi organisé de fourgons russes, chauffeurs mécaniciens mongols et interprètes maîtresses, passe le cap de cette route, en diagonale vers les provinces extrêmes du nord-ouest (auparavant jamais explorées), Ippolito n’avait qu’une seule ambition : celle de découvrir le secret du tombeau en montagne de Gengis Khan, ce qu’il comptait faire grâce aux recettes empochées par le voyage « éclipse », une fois accomplie la mission avec ces loufoques d’astrophiles. L’accident survenu à sa camionnette, qui a cassé la clavicule de son bras droit, interprète et maîtresse dorénavant résolue à tenir sa langue, aura réussi au moins à persuader le groupe d’avoir des prétentions plus modestes en ce qui concerne le site final de l’éclipse, en Mongolie occidentale. En effet, l’endroit choisi pour l’observation, le lac noir, reculé près d’un col situé tout au bout du monde et d’un chemin abrupt, demeurait accessible seulement à ceux du groupe qui n’avaient ni fractures ni traumatismes, c’est-à-dire à une dizaine de personnes. Le gros du groupe serait resté avec M., astronome de l’équipe et napolitain paresseux, résigné à voir le phénomène dans les environs du triste chef-lieu Kazan d’Olgiy.

Contre toute prévision de vent adverse et de température polaire, le 1er août 2008, le soleil était au beau fixe sur le haut plateau des Altai et les nomades avaient dédié leur us et coutumes à l’astronomie, s’adonnant au Naadam, leurs spartiates jeux olympiques sans recordmen, en l’honneur des hôtes étrangers. Leur torche était une queue blanche de yak, symbole de Gengis en paix ; leur course de chevaux se déroulait sur un parcours de semi-marathon animé par des fantassins enfants ; leurs archers et lutteurs se défiaient en tenue martiale ; leur aigle aux ailes envoûtantes dévisageait l’aire malgré les yeux bandés et la foule paradait pour la grande kermesse, chacun(e) parée de son habit de fête (deel). Dans son ensemble, la vie paraissait simple et tranquille. Que restait-t-il de nomade aux mongols ? Non plus la figure ahurissante des hordes d’envahisseurs. Peut-être leurs ovoo, ou amoncellements de pierres, en souvenir des ancêtres. Ou plutôt leur regard perdu dans le vide sous le masque oriental, qui de leur enfance à leur vieillesse, est le seul signe incontestable du destin qui les a livrés aux errances incessantes dans les grandes espaces : créatures du vent et de son esprit céleste, Tengri.

Et la Lune éclipsa le Soleil sur le lac noir dans le ciel mongol, une heure avant le coucher. De 18 à 18:02 p.m. le phénomène survint implacable comme la mort et sa promesse de réincarnation, la lumière plongea dans l’ombre, le sol se fit cendres, un tournesol noir parut à 25 degrés sur l'horizon montagneux de la frontière sino-russe et le ciel se dilua dans le bleu profond, comme de suite après le crépuscule. Pour le groupe, c'était l’épanouissement, même au prix d’une éclipse à 2000 euros la minute. Pour les nomades, c'était plutôt le mirage de la nuit, des ténèbres en plein jour, probablement un présage du bonheur lâché par Tengri, qu’ils fêteraient ensuite par des libations et des danses jusqu’au bout de la nuit.

A titre de conclusion, une comparaison flatteuse, peut-être un peu paradoxale: la Mongolie est semblable à la Belgique d'antan. Telle que, abstraction faite des forêts (silvae), J. César aurait dû l’apercevoir dans sa poursuite d'Ambiorix jusqu'aux confins rhénans. Aujourd'hui, il n'y a que certaines parties des Hautes Fagnes qui gardent cette atmosphère de bout de monde pour les marcheurs qui jouent aux nomades le week-end. En ce qui me concerne, après mon retour, il m'est déjà arrivé d'observer une lumière spéciale au coeur de la Belgique vallonnée, irradiant entre terre et ciel, nuages et éclaircies, tantôt pour se fixer sur des troupeaux éparpillés à l'orée des bois, tantôt pour éclipser le paysage du trafic quotidien par des silences éblouissants en évoquant ainsi des scènes tirées de la nuit des temps: celle-là est la Belgique, vue sous une autre lumière, que sous l'impression encore fraîche de mon dernier voyage, je ne peux qu'appeler "mongole".

Arbres de Mongolie





Couple mongol





Fourgon russe





Les grands espaces





Mirage dans les Altai





Les dunes qui chantent dans le Gobi





Les bosses dans les dunes





Le naadam









Back